Colloque UEPA

 

 

 

 

 

 

 

QUATRIEME CONFERENCE AFRICAINE SUR LA POPULATION

Tunisie, 8-12 décembre 2003

Thème 8 – Séance 2: "Urbanisation et pauvreté"
Organisateur : Philippe ANTOINE ; Discutant : Eliya ZULU
Rapporteur : Cris BEAUCHEMIN

En l’an 2020, plus de la moitié de la population africaine vivra en milieu urbain. Bien que l’Afrique reste le continent le moins urbanisé, elle a les taux d’urbanisation les plus élevés au monde. Généralement, l’urbanisation, surtout en Europe et en Amérique du Nord, s’est faite en même temps qu’une industrialisation croissante et une amélioration globale des conditions de vie. Contrairement à ce schéma occidental, l’urbanisation de l’Afrique ne s’est pas accompagnée d’un boom économique. Entre 1970 et 1995, par exemple, la croissance urbaine annuelle de l’Afrique fut de 4.7%, alors que le produit intérieur brut baissa de 0.7% par an.

Les zones urbaines ont été les plus sérieusement affectées par la crise économique qui secoue le continent africain. Dans beaucoup de pays, les niveaux de pauvreté en milieu urbain sont devenus plus élevés qu’en milieu rural.

Mais plus encore, ce boom urbain, essentiellement alimenté par les mouvements migratoires, a conduit à des changements profonds en ville, surtout en ce qui concerne les services de santé, les structures familiales, le secteur informel, les stratégies de survie des familles et la paix sociale tout court.

Il est indéniable que la proportion de pauvres augmente dans la plupart des grandes villes, au fur et à mesure que s’accroissent les iniquités. C’est en ville que la stratification sociale est plus marquée et où par contraste la pauvreté est plus visible. Mais qui sont les pauvres en ville ? où vivent-ils ? Comment en appréhender le nombre ? La pauvreté rurale vient-elle alimenter la pauvreté urbaine, ou bien au contraire l’accroissement de la précarité en milieu urbain vient-elle freiner l’exode rural ? Quelles sont les répercussions de la pauvreté sur les modifications du marché de l’emploi urbain, en particulier quelle place est faite aux femmes ? Quelle est la corrélation entre pauvreté urbaine et indicateurs de santé ? Quelle sont les interrelations entre éducation et pauvreté: la pauvreté urbaine freine-t-elle la scolarisation; la non-scolarisation conduit-elle à davantage de vulnérabilité et de pauvreté? Plusieurs de ces questions peuvent être examinées en utilisant les enquêtes démographiques et de santé (EDS) ou d’autres sources de données.

Plusieurs enquêtes approfondies ont été conduites dans des capitales africaines avec des méthodologies nouvelles (en particulier les enquêtes biographiques). Certains événements socio-économiques (comme l’accès ou la perte d’emploi ou de logement, l’arrêt de la scolarisation ou sa poursuite) ou démographiques (mariage, divorce, veuvage, ou encore naissance d’un enfant) ont-ils des répercussions sur les itinéraires individuels et sont-ils des transitions vers l’entrée ou la sortie d’une situation de pauvreté. Quels sont les événements qui accroissent la vulnérabilité en milieu urbain ? Quelles sont les stratégies de sortie de la pauvreté ?

Philippe ANTOINE a introduit la séance en soulignant que la croissance urbaine, pendant longtemps très rapide en Afrique, ne s'était pas accompagné –sur le plan économique— d'un processus d'industrialisation, pas plus que –sur le plan social— d'une amélioration des conditions de vie. Au contraire, les villes ont été tout spécialement affectées par la crise économique : la pauvreté y a notablement progressé et la stratification sociale y est plus marquée qu'en milieu rural. Les inégalités sociales y sont flagrantes. Philippe ANTOINE a observé que la plupart des contributions ne traitait pas frontalement de la question de l'urbanisation, mais plutôt de la question de la pauvreté dans diverses capitales africaines (en particulier Dakar, Lomé, Nairobi, Ouagadougou).

1. La communication introductive de M. RAZAFINDRAKOTO (Dynamique urbaine et impact sur les conditions de vie des ménages en Afrique sub-saharienne) a rappelé les difficultés de mesure inhérentes au concept de pauvreté, multi-dimensionnel par nature : en fonction de la méthode de mesure retenue (objective monétaire, objective non-monétaire et/ou subjective), on comptabilise des populations distinctes, de sorte que le poids relatif des pauvres peut passer de 2% à 75% selon le critère retenu (cas d'Antananarivo et Cotonou).

2. Soukeye FALL s'est interrogé sur les mécanismes à travers lesquels la pauvreté se reproduit dans le contexte dakarois (Dynamique de la pauvreté en milieu urbain : cas de la ville de Dakar). Utilisant principalement les enquêtes EDS, elle a montré le rôle crucial de l'éducation dans la production de la pauvreté : le manque d'éducation est un facteur favorisant la pauvreté et la pauvreté est elle-même un facteur de déscolarisation précoce des enfants qui favorise la pauvreté. La pauvreté se perpétue d'une génération à l'autre.

3. La communication d'Alfred AGWANDA (To what extent did economic dowturn in Kenya influence entry into parenthood in Nairobi City ?) a montré que la crise économique, dans le contexte de Nairobi, a conduit à une accentuation des risques de grossesse hors-mariage chez les femmes. Dans le même temps, la fécondité des hommes se serait réduite, ce qui peut s'expliquer par une sous-déclaration des enfants par les hommes, spécialement dans les cas où ceux-ci sont conçus hors-mariage.

4. Monica MAGADI (Maternal and child health among the urban poor in Nairobi) a mis en évidence que, dans les bidonvilles de Nairobi, qui regroupent 60% de la population, la situation sanitaire des femmes et des enfants est plutôt meilleure qu'en milieu rural, même si elle demeure moins bonne que dans les quartiers réguliers.

5 et 6. Les communications de Donatien BEGUY (Accès à l'emploi et mobilité socio-professionnelle à Lomé) et Younoussi ZOURKALEINI (Migrations et emploi urbain au Burkina Faso) ont porté sur l'accès au premier emploi dans les capitales. Elles confirment toutes deux les difficultés croissantes d'insertion des jeunes dans le marché du travail urbain par rapport aux générations plus anciennes. Au Burkina Faso, les analyses confirment la meilleure intégration des migrants sur le marché de l'emploi (par rapport aux non-migrants). Ce résultat, obtenu à partir de données nationales, invalide les critiques faites aux enquêtes "insertion" dans les capitales, critiques selon lesquelles la meilleure performance des migrants s'expliquerait par le fait que les migrants enquêtés sont ceux qui ont réussi, tandis que ceux qui ont échoué seraient sortis de l'univers d'enquête. Les femmes entrent en plus grand nombre sur le marché du travail mais à des moments différents de leur vie et leur situation familiale interfère sur leur vie professionnelle.

7. Enfin, la communication de Philippe BOCQUIER (Entrée dans la vie adulte à Nairobi) renouvelle les résultats généralement tirés des enquêtes "insertion" en s'intéressant aux interactions qui existent entre des transitions habituellement étudiées indépendamment les unes des autres (entrée en vie féconde, accès au mariage, à l'indépendance résidentielle, à un premier emploi). Il met l'accent sur le rôle fondamental de l'emploi dans le franchissement des autres étapes qui conduisent à la vie adulte

Dans ses commentaites, Eliya ZULU a insisté sur la nécessité d'orienter les recherches vers des recommandations utiles à l'amélioration des conditions de vie.
 

Principales conclusions de Philippe ANTOINE :

1. La récession touche les grandes villes africaines et la proportion de personnes démunies augmente fortement ;

2. Les jeunes générations sont les principales victimes de cette situation : plus diplômés que leurs aînés, il occupent pourtant des emplois plus précaires ;

3. La pauvreté est une variable construite, multidimensionnelle, qui doit prendre en considération plusieurs critères. On ne peut se focaliser seulement sur les revenus, le quartier, l'habitat, etc.