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DIALOGUE |
| ETUDE DES PERSPECTIVES A LONG TERME
DE L'AFRIQUE DE L'OUEST |
| L'étude des perspective à long terme de l'Afrique de
l'Ouest concerne et réunit dix neuf pays de la région
considérée (les pays de la CEDEAO plus le Cameroun, le
Tchad et la Centrafrique). Elle s'est fixé pour objectif de mieux
comprendre les grands mouvements qui transforment la région
depuis environ un siècle et de réfléchir aux
prolongements qu'auront ces mouvements au cours des prochaines décennies.
A l'aide d'hypothèses sur les transformations futures, elle
propose l'esquisse d'une vision d'une image régionale à
l'horizon 2020.
Afin de dresser le tableau des évolutions passées et de dessiner une prospective, l'étude s'est centrée sur une analyse détaillée des mutations régionales en termes de géographie humaine, science des rapports entre l'homme et son milieu. Les spécialistes de disciplines variées -statisticiens, démographes, économistes, géographes, agronomes, urbanistes, historiens, politologues- ont axé leurs réflexions afin que la géographie humaine soit la discipline de synthèse de leur contribution. La cellule CINERGIE de la BAD et le Secrétariat du Club du Sahel (OCDE) ont piloté cette étude en constituant et animant une équipe multidisciplinaire d'experts régionaux et internationaux. L'Union Européenne, la Banque Mondiale, la Banque Africaine de Développement, plusieurs coopérations bilatérales ont fourni les moyens nécessaires à la réalisation des travaux. Initiée en 1991, et prévue sur une durée de trente mois, l'étude est actuellement en phase d'achèvement. Les principaux résultats de l'étude ont été présentés à l'ensemble des pays de la région lors de la Rencontre Régionale de Ouagadougou fin Septembre. Ils figurent dans le document final de synthèse de l'étude, et de manière plus détaillée dans l'ensemble des contributions des experts (une trentaine de documents de travail). De grandes transformations en cours Une région en voie de peuplement Le trait dominant de la région Afrique de l'Ouest, caractère à la fois le plus dynamique et le plus contraignant, est d'être une terre en voie de peuplement accéléré. Le doublement de la population dans les trente prochaines années est une quasi-certitude. Vers 2030, un nouveau-né sur huit sera ouest-africain. L'Afrique de l'Ouest n'est pas la première région de peuplement accéléré dans le monde, mais elle accomplit cette transformation dans des conditions particulières : l'évolution démographique s'effectue à partir de la population rurale autochtone; elle se déroule plus tard que dans les autres continents et coïncide avec une connexion brutale aux marchés mondiaux; largement ouverte à l'extérieur, l'Afrique de l'Ouest ne peut être comparée à des civilisations anciennes telles que l'Inde ou la Chine qui se sont isolées momentanément du monde pour accomplir (douloureusement) leur mutation démographique. La mobilité des populations est forte dans la région, et constitue un puissant facteur d'adaptation aux contraintes de toute nature. Durant toute la période de peuplement rapide, la redistribution de la population régionale se poursuivra et constituera un phénomène majeur, générateur de dynamiques positives mais aussi de risques d'instabilités. L'urbanisation est le phénomène le plus frappant des mouvements de la population dans l'espace. Contrairement à une image persistante, l'Afrique de l'Ouest n'est déjà plus essentiellement rurale. Elle le sera encore moins demain. Redoutée et dénoncée depuis son origine (vers 1920), l'urbanisation accélérée en Afrique de l'Ouest s'est toutefois déroulée jusqu'à présent sans drame et de façon équilibrée. Si les capitales et les grandes villes côtières se sont développées, c'est aussi le cas des petites et moyennes agglomérations. "L'exode rural" n'a pas empêché la population rurale de croître d'environ 60% sur les trente dernières années. Et la ville contribue à restructurer le peuplement rural en rapprochant les agriculteurs des marchés. Dans cette phase de peuplement et d'urbanisation, l'épargne est prioritairement affectée à l'installation des populations. L'étude estime le capital urbain accumulé (route, logement, infrastructures, commerces et services, etc...) entre 1960 et 1990 à environ 300 milliards de dollars en valeur actuelle, dont deux tiers d'origine privée, soit six fois le montant total de l'aide reçue sur cette période. L'émergence de la compétition L'émergence de la compétition dans les sociétés ouest-africaines est un des faits majeurs de compréhension des évolutions en cours et des perspectives d'avenir. Elle découle en partie de la tendance générale à la globalisation économique mondiale, mais aussi étroitement du fait démographique : urbanisation, enchevêtrement des zones de marchés et de rayonnement, diversification (liée au nombre). Dans les années 1960, portés par la volonté de rattrapage rapide, les pays de la région s'orientent vers des stratégies volontaristes d'organisation de la société destinées à en accélérer la modernisation. Ces stratégies, reposant sur l'homogénéité et la complémentarité des différentes composantes de la société, excluaient la compétition, perçue de manière nocive, du fonctionnement politique, social et économique souhaité des pays de la région. Largement dépendante de l'Etat, basée sur l'exploitation d'avantages naturels, dominée par des situations de monopole (ou d'oligopole), l'économie régionale a conservé, voire renforcé, le caractère rentier qui caractérisait déjà la période coloniale antérieure. Par la suite, ce modèle de société a été durement attaqué de l'extérieur, par une concurrence accrue sur les marchés des matières tropicales puis sur les marchés nationaux, et de l'intérieur, par une diversité sociale croissante prenant le pas sur le caractère intégrateur et unitaire du modèle de société poursuivi. L'émergence de la compétition a entraîné un choc très violent pour les économies ouest africaines : non prévue et accompagnée par les Etats et les acteurs économiques, elle a de plus coïncidé avec des circonstances extérieures défavorables -chute des cours des matières premières, retournement de tendance des transferts nets- et s'est déroulée dans des conditions de concurrence très dures pour les systèmes productifs régionaux -produits subventionnés, surplus mondiaux, pression des consommateurs pour des prix bas, pression des institutions internationales pour accroître l'ouverture, collusion d'intérêt entre les Etats et les grands importateurs, pénétration des marchés par l'aide, etc... La crise actuelle ne doit pas cacher le début d'adaptation des sociétés aux nouvelles contraintes qu'elles doivent affronter. Dans un premier temps cette adaptation s'est manifestée par une "informalisation" croissante et un repli vers les activités abritées (en particulier les "activités de circulation"). Mais dès à présent, des dynamiques plus positives peuvent s'observer tant dans les domaines économique -dans le secteur vivrier en progression depuis le milieu des années quatre-vingt (le taux de dépendance calorique extérieure est passé de 21% en 1980 à 14% en 1990), dans le secteur des entreprises privées, qui se diversifient et se professionnalisent lentement- que politique et social où les transformations ont été rapides depuis le début des années 1990. Cette dynamique ne pourra toutefois s'imposer que si la compétition, tant intérieure qu'extérieure (y compris régionale), est diagnostiquée, acceptée et parfois organisée comme un élément moteur du fonctionnement des futures sociétés ouest-africaines. Des éclairages sur le futur Une région à dominante urbaine En 2020, le taux d'urbanisation de l'Afrique de l'Ouest sera très probablement supérieur à 60%, contre 40% aujourd'hui. La population urbaine sera plus de trois fois plus nombreuse qu'en 1990. Le nombre de ruraux aura toutefois augmenté de 40%. L'image de cette urbanisation est saisissante : une trentaine de villes millionnaires au lieu de six en 1990, plusieurs villes côtières formant un cordon urbain de haute densité, 60 villes de plus de 500.000 habitants au lieu de 11 en 1990, environ 300 villes de plus de 100.000 habitants et un semis de quelque 6.000 centres urbains. Entre Bénin City et Accra, on recensera vraisemblablement cinq villes millionnaires regroupant 25 millions d'habitants. On mesure l'effort nécessaire pour l'installation et l'insertion économique des populations. De telles évolutions supposent des investissements massifs pour l'équipement et les services sociaux. Elles supposent également une forte extension des pouvoirs locaux, relais indispensables pour gérer l'installation du peuplement. Elles supposent enfin qu'émergent des talents politiques et administratifs singuliers, aptes à gérer les déséquilibres, les inégalités et les tensions, aptes également à négocier et gérer des questions s'inscrivant dans un espace sous-régional ou régional. On mesure par ailleurs, les chances offertes au développement et à l'intensification de l'agriculture vivrière par ces vastes marchés urbains, dont l'économie sera contrainte par la rareté des devises. Une économie qui se diversifie Jusqu'à présent, la croissance économique ouest-africaine a surtout reposé sur la mise en circulation des richesses issues de l'exploitation des matières premières ou de la gestion des relations internationales. La région ne peut acquérir la capacité à soutenir son peuplement accéléré que si elle entre progressivement en production, tant dans les villes où la création d'emploi sera un enjeu majeur que dans les campagnes placées devant le double défi d'alimenter les villes et de développer les exportations. Pour beaucoup d'observateurs le modèle actuel, inégalitaire et rentier, pourrait s'exacerber multipliant les occasions de ponction -aide extérieure, commerce extérieur, foncier, voire trafic de drogue- et ainsi bloquer le progrès de l'économie. La vision de l'avenir régional ne peut alors qu'être pessimiste. L'étude estime pour sa part que les probabilités d'un processus de peuplement et d'agglomération sans progrès de la production sont faibles. Certains signes encourageants permettent de penser que des dynamiques sont à l'oeuvre en direction d'activités plus compétitives: la société civile se différencie et elle s'organise par rapport au pouvoir politique; alors que le moteur des échanges traditionnels s'essouffle, l'Afrique de l'Ouest amorce son entrée dans le jeu de la compétition régionale et internationale, comme le montre par exemple la récente dévaluation du franc CFA; une classe d'entrepreneurs, mus par l'"esprit de compétitivité", commence à émerger. Malgré ces évolutions, les progrès de l'économie ne pourront être que malaisés et lents. Le secteur informel restera le grand pourvoyeur d'emplois peu productifs : la majorité des urbains continueront dans les années 2020 d'en tirer de maigres revenus. Toutefois le secteur informel connaîtra une différenciation progressive : on assistera à la création d'entreprises intermédiaires, petites et moyennes, dont les promoteurs seront des citadins, nés de parents citadins, disposant d'une certaine culture urbaine. De même dans les campagnes, des exploitations moyennes, souvent détenues par des urbains, verront progressivement le jour. Dans les régions de forte densité, ces entreprises entreront à la conquête de marchés significatifs. Un marché régional en forte expansion Le vide actuel du marché régional ouest-africain doit être considéré comme une anomalie historique passagère. Il indique qu'il s'agit là du plus fort gisement potentiel d'activités pour l'avenir. L'essor des échanges régionaux sur le long terme est inscrit dans les perspectives démographiques régionales. Leur faible niveau actuel s'explique conjointement par la récente densification du peuplement et par des choix stratégiques et politiques pénalisant. Les forces d'appel de la demande restent souvent insuffisantes pour traverser les obstacles réels des frontières intérieures. Dans l'avenir, les échanges régionaux ne peuvent que se développer sous l'effet conjugué de la démographie, de l'extension de la concurrence et de la rareté persistante des devises. Le marché ouest-africain s'imposera par ses complémentarités (nombreuses notamment entre le Nigeria et le reste de la région), mais aussi par l'ouverture de vastes espaces de concurrence régionale. Cette évolution prendra place d'autant plus tôt que les esprits y seront favorables. Actuellement, les Etats considèrent souvent la concurrence à l'échelon régional comme néfaste, de même qu'ils considéraient jusqu'à récemment la compétition dangereuse sur les marchés nationaux. De même, les partenaires extérieurs de la région contribuent fréquemment à sa balkanisation. Les ajustements structurels isolent chaque pays dans une relation avec l'occident, la "distance" entre pays anglophones et francophones ne se réduit guère. La prise en compte de la nécessité de la cohérence régionale dictera la vitesse de développement du marché. L'étude a estimé qu'un simple rattrapage (par rapport à une situation comparable observée dans d'autres continents) conduirait la région en 2020 à fournir près de 25% des importations cumulées des pays de la région, et près de 50% des importations alimentaires. Un espace de tensions et de disparités Compétition et concurrence fortes dans des économies de pénurie sont porteuses de progrès mais également de tensions et de relations sociales brutales, de différenciation sociale, c'est-à-dire de mobilité mais aussi d'inégalités fortes. Une tendance majeure de la société ouest-africaine ira vers la diversification des formes et groupes sociaux. L'émergence d'une classe moyenne d'entrepreneurs et de salariés privés ainsi que de responsables locaux en sera un exemple. Mais à côté de ces évolutions positives, la dynamique régionale générera de puissants facteurs de disparités et d'inégalités . Le Nigeria offre sans doute l'image actuelle de ce que pourrait être, dans vingt ou trente ans, l'urbanisation des pays environnants : de nombreuses populations agglomérées vivant dans un monde dur, appelées à mobiliser toute leur énergie pour assurer leur quotidien, mais qui, finalement entrent progressivement en production. De même, le développement de l'agriculture ne peut que s'opérer dans un contexte fortement inégalitaire : la pression démographique, la qualité des ressources physiques disponibles et l'existence de débouchés commerciaux donneront un potentiel d'intensification très variable selon les zones, et nombreux seront les paysans qui, au côté d'une fraction de paysans aisés, trouveront difficilement leur place dans le processus de transformation de l'agriculture. La mobilité restera la principale voie de réduction des disparités et son libre exercice devra être fermement défendu. Sans doute, le progrès dans une économie en voie de peuplement est à ce prix, un prix qui comporte des tensions sociales permanentes et parfois aiguës. Mais le plus important n'est-il pas qu'il y ait progrès ? Une région en déséquilibre durable L'Afrique de l'Ouest, région de peuplement accéléré, sera pendant une longue période une région en déséquilibre. Dans tous les domaines -économique, financier, social , politique, écologique- les aspirations et les réalités s'affronteront durement. La région sera soumise à de fortes tensions. Ses évolutions seront heurtées, instables et contrastées. Le défi posé aux Etats et à leurs partenaires sera de gérer les tensions sans cesser d'accompagner les dynamiques positives. Les perspectives modestes des exportations traditionnelles, la persistance d'un endettement insupportable rendront la pénurie de devises chronique. Comment faire pour que cela ne remette pas en cause les processus fondamentaux du développement (peuplement, alimentation, éducation) ? Les ressources des Etats resteront modestes. Comment gérer les tensions avec un recours limité à l'arme budgétaire ? La poursuite des migrations est indispensable à la réduction des inégalités. Comment éviter que cela ne soit source de conflits ? Devant ces questions sans réponses simples, l'étude suggère d'accorder une importance prioritaire à l'appui à l'installation des populations et à la fluidité de l'espace régional. |