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DIALOGUE |
DEPENSES PUBLIQUES ET AJUSTEMENT STRUCTUREL
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LES ENSEIGNEMENTS DE VINGT ANS DAIDE AU SAHEL
Le Club du Sahel, né peu après la grande sécheresse de 1973-74, a saisi loccasion de son vingtième anniversaire pour entreprendre une réflexion en profondeur sur le bilan de 20 ans daction de laide au Sahel (Naudet 1997). Ce bilan sest particulièrement penché sur lanalyse de la pratique concrète de laide afin de tirer de lexpérience passée des leçons utiles pour envisager la coopération avec le Sahel pour la génération à venir. Un bilan nuancé en dépit dune forte empreinte de laction de laide dans le Sahel Un premier constat est que lempreinte de laction de laide dans le Sahel est dans une certaine mesure évidente. Les infrastructures, les télécommunications, le paysage institutionnel mais aussi lévolution de nombreuses zones agricoles, laccès à leau potable, la lutte contre les pandémies sont quelques-uns parmi les domaines où les effets de laide sont clairement visibles. Mais lempreinte de laide sest étendue bien au-delà dans des domaines moins concrets : dans la formation des hommes, dans la définition des politiques, dans lessor de la société civile, etc... Plus globalement, laide a sans doute été pour la région sahélienne un des premiers facteurs douverture internationale et de circulation de linformation. Enfin, certains voient dans le rôle de laide en matière de prévention des crises un facteur de la relative stabilité économique et sociale de la région.
Dans le même temps, les progrès en termes de conditions et de niveau de vie de la population apparaissent limités. Le classement du PNUD selon lIndicateur de Développement Humain fait apparaître trois pays sahéliens parmi les cinq derniers pays classés dans le monde. Plus de 60% de la population rurale serait en-dessous dune ligne internationale de pauvreté définie par un panier minimal de consommation. Les investissements privés vers la région sont très faibles. Les risques de crise, notamment écologique, pèsent toujours lourdement sur lavenir de la région. Le chemin parcouru a pourtant été loin dêtre négligeable. Les progrès en matière de sécurité alimentaire, dorganisation socio-politique, dessor de la société civile, de développement de filières exportatrices comme le coton sont réels et avérés. Mais, on ne peut que reconnaître que les multiples réalisations et appuis issus de laide extérieure ne sont pas parvenus à jouer un rôle de levier pour accompagner un mouvement général de progrès des conditions de vie des populations. Un sentiment répandu dinsatisfaction Un second constat, très sensible dans tous les débats qui ont lieu sur ce sujet, est que laction de laide au Sahel laisse souvent un sentiment dinsatisfaction largement partagé entre les donateurs, les bénéficiaires et les praticiens impliqués. Cela tient en partie à un sentiment occasionnel de déception sur les impacts obtenus, notamment du fait de leur fréquente absence de durabilité, mais aussi à une perception critique de la pratique réelle de laide sur le terrain. Ce dernier point peut se résumer à travers deux grandes critiques.
Laide est conduite par les donateurs. De lidée de départ à lévaluation finale, le cycle des actions daide est entièrement dominé par les donateurs. Les bénéficiaires ne sont que des participants. Ladéquation des actions aux besoins réels des institutions et populations sahéliennes s'en trouve limitée et, plus encore, l'engagement des acteurs locaux dans les actions retenues.
Le système daide est incohérent. Si chaque agence daide, a fortiori chaque action daide, sest efforcée de proposer des appuis plus cohérents et efficaces, au fur et à mesure de l'expérience, il nen est pas de même du système daide considéré dans son entier.
- Le système daide tend parfois à entraver la capacité des institutions sahéliennes. La multiplication denclaves ou de dérivations dans le paysage institutionnel sahélien, létablissement de structures de salaires ad hoc, laspiration (souvent temporaire) des meilleurs cadres vers le système daide sapent considérablement la cohérence des systèmes institutionnels des pays receveurs.
- Le système daide génère des effets de saturation : trop de programmes, trop de conditionnalités, trop de projets, trop dinitiatives, trop de procédures différentes. Cela a pour première conséquence de submerger les institutions bénéficiaires. Il est par exemple demandé aux institutions sahéliennes de gérer une panoplie démesurée dinstruments de planification et de programmation.
- Le système daide a favorisé une certaine déresponsabilisation des cadres sahéliens, entraînant une fréquente attitude de passivité des institutions. Cela a poussé au développement de systèmes dintéressement pour poursuivre certaines activités dans des conditions normales. Il en résulte des incitations et un climat qui font obstacle à une pratique réelle de participation.
Ces critiques du fonctionnement de laide sont sérieuses. Elles expliquent une bonne part de linsatisfaction ressentie, en dépit des nombreuses réalisations et succès auxquels laide a participé. La légitimité de laction de laide pour le futur dépend en partie de la capacité quauront les autorités sahéliennes et les donateurs à surmonter ces dysfonctionnements. Lexpérience du passé nous invite à considérer quatre principales leçons. Première leçon : Construire des instruments plus souples et plus adaptés aux problèmes des bénéficiaires Les analystes sont unanimes à remarquer que l'aide conduit à adopter des actions préconçues, presque identiques dans des situations locales très diverses, et de ce fait peu adaptées aux spécificités des problèmes locaux des bénéficiaires. Ce constat a été fait tant pour lajustement structurel que pour laction des ONG en milieu rural.
Cette situation tient pour partie aux instruments daide. La phase de conception enferme souvent les actions à venir dans une démarche standardisée, que la phase ultérieure de suivi, basée avant tout sur lexécution, ne peut modifier quà la marge. La conception se fait autour de diagnostics a priori qui sont souvent construits non autour des problèmes ou des aspirations des acteurs locaux, mais autour des « solutions » disponibles. Les problèmes sont construits, consciemment ou non, en fonction des instruments, des budgets et des solutions que les experts savent quils peuvent mobiliser. Ainsi construit-on des problèmes techniques lorsque les solutions le sont, des problèmes environnementaux lorsque les solutions touchent à ce thème, etc... Les experts de laide semblent souvent se comporter comme des placiers dactions standardisées.
La gestion et lappropriation dactions ainsi conçues contribuent tout autant à ajouter de nouveaux problèmes aux bénéficiaires quà résoudre ceux déjà existants. Les exigences de laide sajoutent aux exigences du développement. La demande de la part des donateurs de plans communaux à moyen terme adressée aux nouvelles entités décentralisées sahéliennes (plans que ne réalisent pas les communes des pays développés !) en constitue un exemple parmi bien d'autres. Souvent, les actions ainsi retenues apparaissent plus aptes à faire fonctionner les instruments de laide quà résoudre durablement les problèmes des bénéficiaires sahéliens.
Cette critique a été partiellement intégrée. Depuis quelques années, on assiste à lexpérience naissante, et prometteuse, de démarches plus souples et plus axées sur le suivi : approche processus ou fonds souples. Ces démarches mettent laccent sur laccompagnement du partenaire plutôt que sur la réalisation de finalités précisément convenues au départ. Elles sont toutefois exigeantes en terme de changement des habitudes des agences daide : conduisant à peu programmer, à dépenser souvent peu et à intervenir durablement. Deuxième leçon : Renforcer les mécanismes dexpression dune demande dappui motivée Le « marché » de laide semble dominé par loffre. Bien souvent, la demande de la part des sahéliens ne joue quun rôle mineur dans la nature des actions finalement entreprises. On peut en fait se demander qui est offreur et qui est demandeur. Avec la disparition progressive de l'exigence de contreparties financières réelles, le marché de l'aide s'est, dans bien des cas, inversé. Les donateurs apparaissent souvent en position de demandeur d'agrément plutôt quen position d'offreur d'aide. La «vente» d'un projet s'accompagne de divers avantages pour les institutions bénéficiaires, allant de la fourniture déquipements, à celle de subventions et même souvent de salaires.
L'absence de contrepartie est au cur des dysfonctionnements de l'aide. Elle masque les limites de la capacité dabsorption des bénéficiaires, et contribue de ce fait à générer de nombreux cas "dexcès daide". Plus généralement, elle contribue à faire perdre de vue la demande réelle du Sahel. La contrepartie est, en effet, le seul signal qui permet d'identifier, de valider et de hiérarchiser cette dernière. L'aide apparaît aujourd'hui au Sahel comme un service à prix nul, voire négatif. Comment s'étonner quil en soit parfois fait un usage excessif et désinvolte ?
Les États sahéliens ne jouent plus que partiellement leur rôle d'intermédiaires naturels entre les aspirations de leurs populations et l'offre des donateurs. Le niveau de confiance entre ces États et les donateurs est souvent faible. Ces derniers sinterrogent sur la confiance que les populations accordent à certains de leurs Etats. De ce fait, l'intermédiation de l'aide s'est éparpillée, relayée par des structures de coordination, agences d'exécution, ONG, associations, etc... Ces structures tirent leur légitimité et leurs ressources des agences daide; elles ont donc tendance à conforter l'offre plutôt qu'à relayer la demande d'aide.
De plus en plus, des institutions sahéliennes, gouvernementales ou de la société civile, sont prêtes à jouer un rôle plus responsable dans la mise en oeuvre de laide extérieure. Il faut prêter attention à cette évolution, lente mais profonde. Mais surtout, il faut mettre en place les mécanismes, tels que la contrepartie (de plus en plus respectée en ce qui concerne laide aux populations), qui permettront de promouvoir cette responsabilité, et de donner aux bailleurs de fonds le moyen didentifier et de hiérarchiser la demande active en provenance du Sahel. Troisième leçon : Moins de visibilité pour plus dimpact Le besoin des donateurs de résultats ponctuels, visibles et évaluables lemporte souvent sur des préoccupations de plus long terme tels que laccompagnement de (lents) processus internes de progrès. Dans un climat de confiance limitée, afin de sassurer de ces résultats visibles, et de légitimer aux yeux de leurs mandants les sommes investies, les donateurs constituent des circuits financiers, informationnels et relationnels au sein des institutions bénéficiaires, qui leur permettent de garder un contrôle étroit lors de la mise en oeuvre de leurs actions. Ces circuits partent dune légitime exigence de résultats de la part des donateurs, mais ils ne peuvent que saccompagner dune appropriation réduite des bénéficiaires. De plus, ces circuits aboutissent à dédoubler les institutions en place, et participent de ce fait à la perte de cohérence du côté des institutions sahéliennes.
La gestion du risque par les donateurs est au coeur de ce problème. De nombreux instruments de laide, et notamment les circuits évoqués, sont construits pour éliminer le risque, et parvenir dans tous les cas au résultat espéré. Ces instruments ne peuvent quentrer en conflit avec lincertitude qui caractérise leur milieu dintervention, et déboucher de ce fait sur des attitudes réciproques de substitution et de passivité ou au contraire de conflit. Les stratégies de risque minimal garantissent un certain niveau de résultat mais limitent également les possibilités dappropriation et de succès plus larges.
Cest en particulier à travers le système dévaluation que les incitations au risque peuvent se transformer. Le système actuel est fait de multiples évaluations ponctuelles sadressant à des imputabilités individuelles (deux mille évaluations environ ont été réalisées pour la région sur les 20 ans écoulés). Ce système conduit à une vision étroite des résultats de laide, à des stratégies individuelles de minimisation des risques, et finalement à un processus dapprentissage peu performant.
Les donateurs sont conscients de la nécessité de redéfinir les résultats de laide en privilégiant limpact par rapport à la visibilité. Cela nécessite en particulier de regarder les impacts des actions entreprises sur des secteurs suffisamment larges, des périodes longues et, bien entendu, en prenant en compte lensemble des intervenants extérieurs. Cela nécessite de nouveaux type dévaluations (dont le principe est à létude) thématiques ou sectorielles, multi-donateurs, et destinées à être des instruments communs de débat et de dialogue entre partenaires. Quatrième leçon : Sortir dune logique durgence et de crise pour accompagner le développement L'expérience sahélienne montre que les approches et les instruments de l'aide se sont trop souvent fondés sur des situations de crise où le donateur devenait agent responsable, à travers des instruments relativement standardisés. Il est vrai que la communauté internationale s'est à plusieurs reprises saisie de problèmes majeurs devant lesquels les sociétés sahéliennes semblaient en partie désemparées : les grandes crises alimentaires récentes, la crise financière des années 80. Dans ces cas précis, où l'ambition est de gérer une situation extrême (et de prévenir des crises plus graves), le système d'aide est intervenu de manière massive et urgente, parfois autoritaire.
Mais l'aide visant à améliorer les capacités sahéliennes et à développer les opportunités doit obéir à un autre tempo. Il sagit dun processus sans début ni fin. La fonction d'accompagnement et de mise à disposition doit suppléer à celle dentraînement et de transmission. On a trop souvent tendance à considérer tout village, activité économique ou service administratif sahélien comme une institution en crise qui doit absolument être réformée selon des plans extérieurs, appliqués, au besoin, grâce à des systèmes dincitation financière.
Les donateurs sont aujourdhui daccord pour considérer la construction des capacités et le développement institutionnel comme des facteurs majeurs de développement. Mais dispose-t-on dinstruments éprouvés et efficaces dans ces domaines ? Le bilan de lexpérience sahélienne montre que les interventions classiques de laide se sont montrées peu performantes. Il ne suffit pas de mettre en avant le développement institutionnel. Cela doit saccompagner dun réel effort dinnovation dans les méthodes et les instruments afin daborder cette question pour lavenir. Conclusion : une nécessaire retenue ? Les dysfonctionnements qua rencontré la pratique de laide doivent être mis à leur juste place. Ils ne doivent pas masquer les résultats obtenus. Mais, ils doivent cependant être pris très au sérieux. Laide ne pourra continuer durablement son action sans susciter, auprès de ses acteurs sahéliens et occidentaux, un sentiment dapprobation et de satisfaction. Si laide a failli dans le passé, ce fut souvent par excès. La place prise au Sahel par laide a été trop grande et trop centrale. La soif daider, de réformer, de décaisser la parfois emporté sur le respect de la fragile cohérence des processus de transformations internes des sociétés sahéliennes.
Ce constat ne doit pas aboutir à condamner laction de laide dans son ensemble. Les défis que doit affronter le Sahel restent considérables. Les investissements privés natteignent pas encore cette partie du monde. Laide doit cependant évoluer en phase avec les sociétés sahéliennes.
En premier lieu, lexpression et la responsabilité sahélienne sur laide que reçoit la région doit progressivement augmenter. Laide doit devenir un sujet de réflexion, de débat et de prise de position au Sahel, ce qui nest pas encore le cas. Mais, cela doit saccompagner dune inflexion du système daide. Ce dernier a acquis beaucoup dexpérience et de savoir faire, mais il aura besoin dans lavenir de davantage découte et de débats (avec les sahéliens), dinstruments plus souples et moins exigeants, de garde-fous et de contraintes (telles que la contrepartie) et sans doute de davantage de déontologie. Cela pourrait définir une nouvelle attitude de retenue pour la génération à venir dappui à la région sahélienne. |