DIALOGUE
N°4 - Décembre 1995
Appropriation, Gouvernance, Dépendance
Une réponse aux dilemmes de la conditionnalité
| Depuis quinze ans, des programmes d'ajustement structurels ont été
mis en oeuvre dans la plupart des régions du monde. Alors qu'ils
ont contribué au retour de la croissance dans plusieurs pays d'Amérique
Latine et d'Asie, ils ont connu de faibles succès en Afrique
(voir Trottignon, 1992). Cette différence d'impact ne peut
apparemment s'expliquer par le degré de réalisation des
différentes conditionnalités, voisin d'un continent à
l'autre (Mac Cleary, 1991). En revanche, les spécialistes
s'accordent pour diagnostiquer, comme source de l'inefficacité en
Afrique, un manque d'appropriation au niveau national des politiques
d'ajustement (La dernière évaluation de la Banque Mondiale
(World Bank 1995) estime que l'appropriation (ownership) d'un programme
est un facteur fortement significatif de son succès dans 73 % des
cas)., aboutissant à des programmes définis et mis en
oeuvre de l'extérieur par les institutions de Bretton Woods
(World Bank 1988; World Bank 1995;. Berg; Killick 1994; CRD; European
Commission 1995A).
Ce diagnostic amène à s'interroger sur le principe et les modalités de la conditionnalité. Ne conduit-elle pas à une déresponsabilisition des gouvernements ? Est-elle utile ou contre-productive lorsque le gouvernement n'est pas convaincu de la nécessité de réformes ? Ne rend-elle pas la tâche des gouvernements plus difficile, voire impossible, lorsqu'elle prend des formes trop détaillées et trop complexes ? Ne conduit-elle pas à déstabiliser les économies lorsqu'elle débouche sur un "stop and go" des transferts extérieurs ? Une telle réflexion est d'actualité : les bailleurs de fonds, coordonnés par la Banque Mondiale dans le cadre du Programme Spécial d'Assistance (PSA), se sont saisis de ce thème lors de leur réunion de novembre 1995 European Commission 1995B. Cette réflexion coïncide avec le sentiment largement partagé que l'approche interventionniste adoptée par les donateurs est parvenue en Afrique à une certaine limite, et qu'il convient de s'orienter davantage vers une logique de sélectivité de l'aide, qui s'accorde d'ailleurs avec la réduction des budgets des donateurs. Cette aide, pour le moins celle à l'ajustement, serait en priorité destinée aux pays obtenant des résultats positifs ou faisant montre d'une capacité de gestion et d'une volonté de réformesuffisantes (Bossuyt, Laporte, Brigaldino). Un programme d'ajustement structurel serait alors le résultat d'un processus plus intériorisé. Le pays receveur définirait un programme sur lequel, après discussion avec ses corps sociaux (et non avec les donateurs), il pourrait s'engager. Les donateurs n'interviendraient alors que pour accepter ou refuser de cofinancer ce programme (Jaycox) et le négocier à la marge, en fonction du jugement qu'ils portent sur la nature du programme, sur les résultats antérieurs du pays et sur la capacité de mise en oeuvre du gouvernement. La conditionnalité porterait alors sur les points de ce programme qui apparaissent les plus cruciaux aux donateurs. Un tel processus est évidemment séduisant, mais répond-il réellement aux difficultés rencontrées dans l'exercice actuel de la conditionnalité en Afrique ? Ne résulte-t-il pas d'une propension à résoudre les problèmes en se plaçant délibérément dans un cas où ils ne se posent pas : le cas d'un pays désireux et capable de définir et de mettre en oeuvre un programme satisfaisant pour ses interlocuteurs financiers ? En fait, si les programmes d'ajustement se résument toujours en un engagement réciproque- engagement de réforme pour le pays receveur, engagement financier pour l'institution financière-, les négociations pour mettre en place cet engagement prennent des formes diverses où la conditionnalité remplit plusieurs sortes de fonctions, plus contradictoires que complémentaires (Collier) :
Ces fonctions répondent toutes trois à des préoccupations légitimes, du moins dans l'état actuel des pratiques, et pourtant entrent mutuellement en compétition. Les deux premières fonctions s'opposent sur la nature de l'utilisation de l'aide. Alors que la fonction de complément de l'aide concerne des utilisations prioritaires pour les donateurs et jugées moins urgentes pour les receveurs, la fonction d'incitation à l'adhésion nécessite, pour être efficace, que le receveur utilise les fonds selon ses propres axes de priorité afin de compenser les concessions faites sur d'autres plans. Ce dilemme se retrouve dans le conflit entre aide affectée et aide budgétisée. De même, ces deux premières fonctions entrent en conflit avec la troisième quant au degré d'appropriation des engagements par le gouvernement receveur, et quant au rôle, strictement financier ou de partenaires actifs du développement, des donateurs. Le processus "idéal" de la conditionnalité, présenté en introduction, se place délibérément dans le cadre de la fonction de contrainte volontaire. Or si cette fonction a pu être effective dans d'autres continents, la pratique de la conditionnalité en Afrique relève beaucoup plus d'une combinaison des deux premières fonctions. Il est indispensable de comprendre les raisons de cet état de fait pour apprécier les contraintes liées au passage à une conditionnalité de contrainte volontaire en Afrique. Deux différences essentielles semblent pouvoir expliquer la nature dissemblable des ajustements entre l'Afrique et le reste du monde :
Ces différences expliquent pourquoi la conditionnalité n'a pas eu fonction de contrainte volontaire en Afrique. Souvent, la capacité de gouvernance était insuffisante pour définir et mettre en oeuvre un programme satisfaisant (au yeux des donateurs) tandis que, par ailleurs, le déséquilibre du dialogue de l'aide empêchait que le gouvernement accroisse sensiblement son engagement dans le processus d'ajustement. Il faut partir de ce constat pour réfléchir à la réforme de la conditionnalité. De ce point de départ, on pourrait schématiquement tenter de définir une conditionnalité plus adaptée aux cas africains à partir de trois axes de réflexion :
Ces trois exigences peuvent se concilier dans un système où la conditionnalité et la nature du dialogue de l'ajustement changeraient de forme en fonction d'un "rating" indépendant (Collier), basé sur une évaluation de la capacité de gouvernance. Schématiquement, on pourrait imaginer une institution indépendante, spécialement créée à cet effet, et non liée aux agences de donateurs, qui évaluerait la capacité de gouvernance des pays proposés à l'ajustement. L'évaluation s'effectuerait sur la base d'une appréciation de la situation institutionnelle actuelle (situation politique et sociale, capacité d'action du gouvernement, maîtrise budgétaire) et des résultats passés sur les plans macro-économiques et sectoriels (l'appréciation de la qualité des programmes eux-mêmes -par opposition à la capacité des pays à les concevoir et les mettre en oeuvre- resterait du domaine exclusif de l'institution financière bailleur) et selon un cadre conceptuel précis limitant, autant que faire se peut, la subjectivité des jugements. Une notation des pays proposés à l'ajustement en trois niveaux (A, B et C) permettrait d'adapter la conditionnalité aux besoins du dialogue avec les donateurs. Un classement en niveau C serait le signe d'une gouvernance faible, rendant difficile le pilotage commun d'une politique économique appropriée. L'aide serait alors majoritairement affectée (non fongible), sous forme de projet d'investissement ou de programmes aux objectifs précis et limités. La conditionnalité reposerait sur des mesures ou des politiques, sectorielles ou globales, permettant de rendre cette aide plus efficace. La conditionnalité aurait donc d'abord une fonction de complément de l'aide, et les donateurs disposeraient d'un outil adapté pour diriger et contrôler l'utilisation de leurs fonds vers les secteurs prioritaires (secteurs sociaux par exemple). Les donateurs adopteraient alors sans remords une attitude interventionniste. Un classement en niveau B (gouvernance moyenne) qualifierait un pays capable de dialoguer avec les bailleurs de fonds, mais dont les résultats ou le paysage institutionnel restent fragiles. Ce classement, témoignant d'une capacité de maîtrise budgétaire acceptable, constituerait un signe pour les donateurs pour substituer une partie de l'aide affectée en aide budgétaire fongible. La conditionnalité servirait alors aux donateurs d'incitation pour infléchir les politiques selon quelques orientations prioritaires et peu nombreuses, et au gouvernement de justification pour faire passer les quelques réformes impopulaires du programme. Le pays et les donateurs établiraient alors ensemble les programmes d'ajustement, autour de priorités conjointement définies. Enfin, en cas de classement au niveau A, le pays serait explicitement reconnu comme étant à même d'établir et de mettre en oeuvre lui-même ses programmes d'ajustement. Les donateurs et institutions financières auraient clairement le mandat de ne pas discuter ces programmes sur leur contenu, sinon à la marge. En revanche, ces institutions porteraient un jugement global sur la conformité du programme proposé avec leurs objectifs principaux qui les conduiraient à accepter ou refuser en bloc ce programme. Le dialogue porterait alors essentiellement sur le niveau d'intervention et la conditionnalité aurait alors fonction de contrainte volontaire. Sans doute un tel schéma ne doit-il pas être pris au pied de la lettre. A l'heure où la conditionnalité est remise en question par toutes les parties prenantes, il se veut incitation au débat. Son utilité est peut-être de rappeler que la situation actuelle est le résultat logique d'une situation complexe. De rappeler également que les agences d'aide, afin de traiter de tous les cas, ne donnent pas, et ne doivent pas donner, un rôle uniforme à la conditionnalité, de même qu'un banquier intervient de manière différente selon qu'il soutient une entreprise en expansion ou en difficulté. Et de rappeler enfin que la recherche d'une plus grande efficacité de l'ajustement et de l'aide en général, ne passe pas par une exhortation aux changements de comportement, tant des gouvernements receveurs que des administrations donatrices, mais par une transformation réelle des conditions de leurs relations. Références bibliographiques
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