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DIALOGUE |
| LES MODELES D'EQUILIBRE GENERAL,
OUTILS D'EVALUATION DES POLITIQUES ECONOMIQUES DANS LES PAYS EN
DEVELOPPEMENT |
| Qu'ils soient appliqués aux économies développées
ou en développement, les modèles d'équilibre général
calculable (modèles EGC) ont connu, depuis les années
1970, un succès important. Dans le cas des pays en développement,
leur confrontation aux autres types de modèles permet de
comprendre les raisons principales de ce succès : ces modèles
bouclés permettent d'expliciter les effets d'offre et de
redistribution qui sont à l'origine du processus de développement ;
en outre, ils présentent l'avantage d'être peu demandeurs
de séries statistiques longues.
Destiné au non spécialiste, cet article présente les caractéristiques de base des différents modèles pour éclairer la structure, les atouts et les limites des modèles EGC appliqués aux pays en développement. Les instruments de la modélisation macroéconomique Très schématiquement, les relations entre les variables macroéconomiques peuvent être appréhendées et mises en équations à l'aide d'outils micro ou macroéconomiques au sein de modèles partiels ou bouclés. Les outils micro et macroéconomiques Les outils macroéconomiques consistent en un système d'équations d'équilibre comptable ou de comportement (par exemple, la relation entre consommation et revenu : C = aR + b), résultat des arbitrages d'un ensemble d'agents économiques, dont les choix individuels ne sont pas toujours directement explicités. Les paramètres de ces équations sont estimés sur comportements historiques à l'aide des méthodes économétriques traditionnelles. Les instruments micro-économiques remontent au contraire aux arbitrages individuels qui sont à l'origine des phénomènes macroéconomiques, en spécifiant directement les programmes de maximisation d'agents " représentatifs " : les consommateurs maximisent leur utilité, les producteurs leur profit, etc... Certains paramètres de ces fonctions sont calculés, ou bien choisis dans un ensemble de valeurs pertinentes : on parle alors de " calibrage ", moins exigeant en données statistiques. Les équilibres partiels et généraux Un modèle d'équilibre partiel décrit les liens directs entre certaines variables isolées, supposées sans interférence avec le reste de l'économie. Un modèle bouclé présente, au contraire, une forme simplifiée de l'ensemble des interrelations circulaires entre les grandeurs économiques, prenant ainsi en compte non seulement les effets directs et immédiats qui relient les variables, mais encore les effets indirects, de rétroaction, qui émanent du reste de l'économie dans le cadre du bouclage. A titre illustratif, une hausse salariale affectera négativement la demande de travail des entreprises (effet direct), mais aura d'autres conséquences, telles qu'une relance de la demande, favorable à l'emploi (effet de rétroaction) : seul un modèle bouclé intégrera l'ensemble de ces effets, parfois contradictoires, pour en évaluer l'impact final. En croisant les deux critères de la méthodologie micro ou macroéconomique et du cadre, partiel ou bouclé, d'analyse, on obtient une typologie simplifiée des modèles utilisés en macroéconomie quantitative. |
| Méthodologie Cadre d'analyse | Micro-économique(exemples) | Macro-économique(exemples) |
| Equilibre partiel | Modèle de négociation syndicale | Relations économiques agrégées ; boucle prix-salaires... |
| Equilibre général (ou modèles " bouclés ") | Modèles d'équilibre général concurrentiel ou de déséquilibre | Systèmes d'équations macroéconomiques agrégées |
Les applications : modèles macro-économétriques
et modèles d'équilibre général calculable
Parmi les outils généraux, les modèles macro-économétriques, qui associent, au sein de trois grands " blocs " d'équations (bloc réel de la production, bloc prix-salaires et bloc monétaire et financier), les principales relations comptables et équations de comportement en oeuvre dans l'économie, sont de loin les plus anciens. Depuis le premier modèle, construit par Tinbergen sur les Pays-Bas en 1936, ils se sont développés, par étapes. Aux Etats-Unis ils parviennent à maturité au milieu des années 1960, époque de leur démarrage en France avec le modèle ZOGOL. Depuis les années 1970, ils se sont perfectionnés et sophistiqués, leur taille atteignant souvent plusieurs centaines, voire plusieurs milliers d'équations.
Outils incontournables, quoique critiqués, de la prévision dans les pays développés, leur complexité, leur opacité, leur caractère fréquemment keynésien (les seuls effets d'offre transitent par la demande de travail et d'investissement), la surabondance de statistiques qu'ils requièrent (chaque équation est estimée sur série historique), ont été autant d'obstacles à leur diffusion au sein des pays en développement.
En Afrique, le Sénégal a élaboré un tel outil avec la maquette SESAME. Les prévisions macroéconomiques africaines sont généralement effectuées à l'aide de modèles bouclés plus rudimentaires, dits " quasi-comptables " parce que, fondés sur les TEE et TES de la Comptabilité Nationale, ils intègrent très peu de relations de comportement mais reproduisent mécaniquement, selon la méthode de Leontief, la structure comptable issue du passé (exemple : modèle TABLO de la CFD). Utiles à l'élaboration de budgets économiques ou de trajectoires à moyen terme sous certaines hypothèses de croissance du PIB et des exportations, ces modèles quasi-comptables s'avèrent en revanche incapables de rendre compte de réallocations sectorielles générées par les réformes structurelles et, par suite, d'évaluer correctement les politiques d'ajustement.
Les modèles EGC (d'équilibre général calculable) apportent une réponse partielle aux contraintes théoriques (prise en compte des effets d'offre et des réallocations sectorielles) et pratiques (manque d'informations statistiques) pesant sur la modélisation macroéconomique dans les pays en développement. En effet, leurs besoins statistiques se limitent pratiquement à renseigner, sur une année de référence, une " matrice de comptabilité sociale " (MCS), qui retrace, à partir du TEE et du TES de la Comptabilité Nationale, les flux économiques entre secteurs et agents.
Dans notre typologie simplifiée, ces modèles apparaissent comme une application numérique de " l'équilibre général " concurrentiel, de la micro-économie traditionnelle au sens de Arrow-Debreu : les comportements isolés mais rationnels des agents, transcrits en programmes d'optimisation, s'harmonisent grâce aux prix d'équilibre, qui permettent l'égalisation simultanée de l'offre et de la demande sur tous les marchés. Le modèle d'équilibre général concurrentiel est devenu " calculable " grâce aux algorithmes informatiques développés dans les années 1970 à la suite de Scarf, en passant par un " calibrage " préalable du modèle, c'est-à-dire le choix déterministe des paramètres et leur mise en cohérence sur l'année de base de MCS. Il permet d'analyser quantitativement certains problèmes de politique économique peu ou mal traités par les autres outils. Construits pour apporter une réponse à un problème particulier, ces modèles " jetables après usage " éclairent les canaux de transmission des politiques économiques incitatives agissant, à long terme, via les marchés, par des effets d'offre et de redistribution.
Si le modèle de planification multisectoriel de Johansen sur la Norvège (1960) peut être considéré comme l'ancêtre des modèles EGC, ceux-ci sont sans doute mieux représentés, pour la " première génération ", par les travaux de Shoven et Whalley et ceux qui s'y rattachent : ces modèles néo-classiques, désagrégés au niveau des entreprises comme des ménages, greffent, autour d'un noyau walrasien simple, l'agent Etat (et sa fiscalité) et l'agent Reste du monde. D'où leur utilisation, dans les années 70, à l'étude de thèmes tels que les politiques fiscales ou les échanges internationaux. Ces premiers modèles sont purement statiques et fondés sur la théorie des avantages comparatifs au sens de Hecksher-Ohlin-Samuelson. Leurs insuffisances ont conduit, depuis 1984, à la mise au point d'outils plus élaborés, dynamiques ou incorporant les nouvelles théories des échanges (différenciation de produits, concurrence imparfaite et économies d'échelle).
Mais, ce faisant, les EGC se sont peu à peu éloignés de leur épure walrasienne, en intégrant des spécifications ad hoc aux fondements micro-économiques parfois mal éclaircis. Robinson (1989) distingue trois étapes dans ce cheminement :
Atouts et limites des modèles EGC appliqués aux pays en
développement
Depuis quelques années, les modèles EGC sont devenus des instruments privilégiés d'analyse des politiques de développement. Pourtant, en matière de prévision, ils ne peuvent se substituer aux modèles macro-économétriques (ou aux modèles " VAR "), plus fidèles d'un point de vue empirique. Cependant, les modèles EGC sont mieux adaptés à l'appareil statistique de ces pays car la pratique du calibrage requiert moins de données statistiques que l'estimation économétrique. D'autre part, les modèles EGC prennent en compte les effets d'offre et de réallocation intersectorielle, ce qui leur donne un avantage décisif sur leurs concurrents keynésiens pour analyser les politiques d'ajustement, centrées sur la restructuration de l'offre productive.
Les modèles EGC, situés à la frontière de la recherche et de la décision, ont, en outre, l'intérêt d'assurer la connexion " en temps réel " entre certains développements récents de la micro-économie (anticipations, concurrence imparfaite, générations imbriquées et équilibre inter-temporel, etc.) et les problèmes concrets que posent les politiques de développement, en " testant " ces politiques sur des économies archétypes. Tout à la fois " expériences de pensée " et instruments pertinents d'analyse, les EGC ont des atouts qui résultent de cette nature hybride, mais aussi des faiblesses. Leurs résultats sont fortement sensibles d'une part aux formes fonctionnelles et aux valeurs des paramètres qui caractérisent les comportements micro-économiques, d'autre part aux modes de bouclage macroéconomiques choisis (façons dont l'équilibre est réalisé ex post, choix des variables qui servent à équilibrer les marchés). Cette sensibilité des résultats est illustrée par les modèles d'échange, dont la première génération, fondée sur la théorie des avantages comparatifs dans un cadre statique, faisait apparaître un très faible gain de croissance résultant de l'ouverture des frontières négociée au sein du GATT. Il a fallu attendre une seconde génération de modèles, prenant en compte les échanges intra-branches, la concurrence imparfaite et les rendements d'échelle, pour obtenir des résultats plus conformes aux attentes, quoique toujours très dépendants des spécifications.
Pour pallier ces inconvénients, en l'absence d'estimation économétrique solide des fonctions de comportement, il est d'usage de réaliser des " tests de sensibilité " portant sur les paramètres stratégiques des modèles. On peut même calculer des " régions de confiance " statistiques pour les résultats des modèles, en imputant une loi de probabilité aux paramètres.
Mais le choix des modes de bouclage a souvent tout autant, sinon plus, d'influence sur les résultats que les paramètres et les spécifications des comportements micro-économiques pris un à un. Ces modes de bouclage sont encore plus difficiles à valider ou à tester. Par exemple, l'équilibre général walrasien ne déterminant pas le niveau général des prix, " l'ancrage nominal " des modèles EGC s'effectue par l'adjonction d'un bloc macroéconomique et financier, qui peut revêtir de nombreuses formes. L'école dite " néo-structuraliste " a mis l'accent sur les modes de bouclage alternatifs au schéma néo-classique (dans lequel l'épargne joue un rôle moteur) : bouclage fishérien, par les taux d'intérêt ; keynésien, par le volume de production ; kaldorien, par épargne forcée... Hypothèse cruciale et difficile à valider, chaque mode de bouclage renvoie fondamentalement aux caractéristiques institutionnelles des économies. Cependant, à part leur justification institutionnelle, les modes de bouclage, ou " fermetures macroéconomiques ", ne peuvent pas être validés directement sur données empiriques.
Les modèles macroéconométriques ont l'avantage d'être estimés sur séries temporelles, et leur capacité à reproduire la trajectoire passée des économies constitue, d'une certaine manière, une validation indirecte de la fermeture macroéconomique choisie. Les modèles EGC actuels ne sont pas construits pour représenter avec une précision équivalente les dynamiques de court terme : en particulier ils ne prennent pas en compte les délais d'ajustement des différentes variables (consommation, investissement, etc.), c'est-à-dire les phénomènes d'inertie ou d'habitude révélés par l'économétrie.
Par définition, les résultats des modèles EGC statiques ne peuvent être observés : ils sont censés faire apparaître les effets à long terme des politiques économiques, dans un état d'équilibre stationnaire final qui suppose l'absence d'autres chocs pendant la période transitoire et revêt, de ce fait, un caractère idéal et abstrait. En revanche, les modèles EGC dynamiques peuvent permettre une rétropolation et un calibrage (appelé alors " calibrage dynamique ") sur séries historiques, même s'ils laissent souvent apparaître des écarts importants entre les trajectoires simulées et observées. Il y a deux types de modèles dynamiques : d'un côté des modèles séquentiels, qui formalisent une succession d'équilibres temporaires statiques reliés entre eux par l'actualisation d'un certain nombre de variables (stocks de facteurs, prix, anticipations adaptatives...), et d'un autre côté des modèles d'équilibre intertemporel (inspirés notamment des modèles de " cycles réels "), où les programmes des agents micro-économiques portent sur plusieurs périodes de l'horizon de simulation.
Par exemple, parmi la seconde génération des modèles EGC, la maquette " BBM " (Bourguignon, Branson, de Melo), devenue le modèle " MAQM " (Bourguignon, Sastre-Descals, Suwa), a été appliquée à de nombreux pays en développement. Il s'agit d'un modèle EGC dynamique séquentiel, bâti sur un schéma macroéconomique de type IS-LM, et donc capable de prendre en compte un certain nombre de phénomènes monétaires et financiers. On sort là des modèles EGC traditionnels, pour réconcilier, dans un cadre plus général, les deux outils micro et macroéconomiques d'analyse : on peut étudier alors les effets d'offre et de redistribution agissant à long terme via les marchés et les effets macroéconomiques de court terme des politiques de stabilisation intégrées aux programmes d'ajustement.
Conclusion
Dans les pays en développement, les modèles EGC se présentent d'un côté comme les descendants des modèles de planification type Leontief : ce sont des modèles de planification " décentralisés par les prix ", et d'un autre côté comme des applications " calculables " de la théorie de l'équilibre général concurrentiel. Construits originellement à partir d'un noyau walrasien, de nombreux modèles EGC s'en écartent aujourd'hui notablement, en particulier lorsqu'ils se dotent d'un module macroéconomique permettant d'étudier les dynamiques de court-moyen terme. Compte tenu de cette évolution, les modèles EGC, en tant que maquettes " micro-macro ", ne sont pas irréconciliables avec les modèles macro-économétriques des années 70 (Leeper & Sims, 1994). La différence réside dans le recours plus ou moins exigeant à l'estimation économétrique : " calibrage ", contre estimation et calage sur le passé (cf. Hoover, 1995). Elle se trouve également dans la présence d'un noyau de spécifications micro-économiques explicites. Mais, dans un cas comme dans l'autre, on est en présence d'instruments qui relèvent de la théorie économique appliquée à la conception de politiques publiques.
A l'heure actuelle, la plupart des modèles EGC sont intermédiaires entre les modèles de court-moyen terme, empiriquement plus fidèles, et les modèles de croissance à long terme, plus conjecturaux. Cette position intermédiaire est à la fois une force et une faiblesse. Mais la fragilité de leurs résultats chiffrés comptent moins que la réponse qu'ils apportent aux contraintes statistiques et théoriques (prise en compte des effets d'offre et de redistribution) pesant sur la modélisation macroéconomique dans les pays en développement. Ce sont donc des outils irremplaçables de réflexion stratégique et de dialogue sur les mécanismes de marché, et le recours aux modèles EGC dans l'analyse des politiques de développement continuera sans doute à s'affirmer. Dans certains pays, la disponibilité de séries statistiques plus longues et plus fiables devrait permettre, à l'avenir, de valider les instruments construits de manière plus solide qu'actuellement.
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